Bienvenue dans le nouveau monde (des start-ups)… Vraiment ?

« Les promesses n’engagent que ceux qui les croient » avait lancé un jour le politicien Henri Queuille. Une formule toujours d’actualité à l’heure des start-ups, et pour tous leurs –futurs – salariés qui voient dans la nouvelle économie un eldorado avec des emplois intéressants, valorisés, une ambiance collaborative et des employeurs respectueux de leurs collaborateurs ?

Mathilde Ramadier a décidé dans son essai « Bienvenue dans le nouveau monde, comment j’ai survécu à la coolitude des start-ups » de s’attaquer à un mythe naissant. Elle a fait beaucoup de plateaux TV, et répondu à de nombreuses interviews, affrontant parfois la goguenardise de certains commentateurs qui avaient déjà tout compris à l’enfer de la nouvelle économie (Arte), parfois l’incrédulité de ceux qui refusent qu’on touche à leurs rêves (Boursorama).

Une ambiance superficielle

Mais elle ne s’est pas départi de son calme, ni de ses certitudes : Non, elle n’était pas là pour dire que toutes les start-ups font vivre un enfer aux salariés. Oui, du haut de ses 29 ans, elle a surtout compris qu’elle n’était pas faite, elle, pour survivre à leur ambiance artificielle. Et Oui, probablement, il y aura encore longtemps des personnes pour adhérer à cette superficialité et y trouver un réel épanouissement.

Pas dogmatique donc, cette Mathilde Ramadier. Mais fourmillant d’exemples pour enrichir et surtout nuancer l’image si positive qu’ont les start-ups en matière de gestion de leurs ressources humaines, au point que certains politiques en font un modèle pour les futures organisations du travail dans l’économie de l’information. Et que nombre d’entrepreneurs, plus traditionnels dans leur approche du management, font presque un complexe, sommés qu’ils sont de mettre en place de nouvelles organisations du travail dans leurs PME… alors que l’ancienne fonctionne plutôt bien !

Un nouveau capitalisme, encore plus sauvage ?

C’est entre 2011 et 2015 que la jeune femme, graphiste et traductrice de son état, situe son parcours, dans une dizaine de jeunes pousses berlinoises dont elle a anonymisé le nom. Elle dénonce un nouveau capitalisme sauvage et sa novlangue, destinée « à dissimuler la loi de la jungle dans une brume de cool. Dans ces entreprises, tout le monde est manager de quelque chose mais en réalité, responsable de pas grand-chose. Et surtout sous surveillance permanente, à grand coup d’open spaces déshumanisants, de logiciels de tracking, et de compétitions savamment entretenues entre collègues ».

Les salaires ne sont pas plus au rendez-vous ni, bien sûr, une quelconque certitude au niveau de l’emploi. « Je n’ai jamais signé de CDI » explique Mathilde Radamier. Comment pourrait-il en aller autrement, lorsqu’elle donne l’exemple d’une offre d’emploi formulée ainsi: « Nous n’offrons pas un job ni un salaire, mais un pied dans l’entreprise ». Certains employeurs n’hésitent même pas à inviter leurs futures recrues à venir, le premier jour de leur embauche, avec leur propre ordinateur portable : « Aujourd’hui, même les étudiants ont leur laptop. Nous ne sommes pas comme BCG ou Siemens, qui fournissent téléphone portable, laptop, voiture, mutuelle, secrétaire et chauffeur… Nous sommes une start-up, alors s’il te plaît, apporte ton propre laptop ».

Des salariés passifs

Pourtant, pas de révolte apparente, même si la jeune femme a expliqué sur Boursorama avoir reçu, depuis la parution de son livre en février dernier, plus d’une centaine de témoignages de salariés abondant dans son sens. « Les jeunes ont besoin de travail et prennent ce qui se présente ». Quitte à refouler leur insatisfaction en l’habillant d’un enthousiasme factice ? Tout est fait en tous cas pour infantiliser les employés, à cours de discours messianique, de repas pris ensemble le soir, et d’abolition quasi-totale de la frontière entre vie privée et vie professionnelle : « A l’arrivée, on mange start up, on joue start up sur les tables de ping-pong prévues à cet effet, on drague start up…. ».

Totalitarisme déguisé

Derrière la « coolitude » affichée, Mathilde Radamier dénonce des pratiques très autoritaires, un mépris des employés et veut démasquer la perversion qui consiste à utiliser cette fausse ambiance pour tirer un maximum de profit de l’investissement des travailleurs, sans envisager le partage. Et la « novlangue » sert ce dessein : « Une langue est très révélatrice d’une façon de communiquer, c’est d’ailleurs, comme le dit George Orwell dans 1984, le point de départ d’un régime totalitaire. J’avais l’impression d’être face à des messies, qui prônent sans en avoir l’air une idéologie ultra-capitaliste diffusée par un nouveau langage. Et ce dernier est séduisant car il tend à faire croire que tout le monde peut participer, que l’on peut être le héros de demain alors qu’en fait, on est comme Charlie Chaplin à l’usine, le petit maillon d’une chaîne qui va permettre à certains d’accéder à la notoriété ».

Une solution, retourner la situation

Des propos qui ont laissé stupéfait le chroniqueur de Boursorama, qui a demandé à la jeune auteure si ce n’est pas elle qui avait un problème ! Il faut dire que le « buzz » sur les pratiques managériales, forcément innovantes et remarquables des start-ups, fonctionne à plein régime ces temps-ci. Mieux vaudrait éviter de se réveiller un jour de cette pensée unique à cause d’une vague de suicides dans les jeunes pousses. Une piste serait peut-être, comme le suggère Mathilde Radamier, de donner leur chance à des initiatives comme Kununu en Allemagne, une plateforme où les (ex-)salariés peuvent évaluer leur entreprise (rémunération, qualité de vie au travail, perspectives d’évolution) anonymement, sous forme de petites étoiles, de classements et de pourcentages. Bref, où les start-ups, toujours prêtes à noter les chauffeurs, les restaurateurs, les hôteliers et autres médecins, seraient à leur tour soumises à la transparence d’internet. L’arroseur arrosé ?

Ce que le management « traditionnel » peut garder du management des start-ups

  • Une certaine transparence, bi-directionnelle, qui porte à la fois sur les performances des collaborateurs mais aussi sur les objectifs de l’entreprise
  • Des espaces de travail ou de détente plus collaboratifs, sans interdire l’isolement provisoire des collaborateurs
  • Des hiérarchies qui s’aplatissent vraiment, sans pour autant diluer les responsabilités
  • La mise en valeur de l’innovation, au niveau des produits, des services ou des processus internes
  • Un balisage sécurisant des parcours professionnels, qui laisse la porte ouverte aux bifurcations
  • La reconnaissance, via le salaire et la pérennisation de l’emploi, des compétences et de l’initiative.

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